S4E4 – Un héritage en liquide
Invitée : Sophie
🎙Cette semaine, on parle des victimes silencieuses de l’alcoolisme avec Sophie.
💬 » C’est marrant, j’écoutais ton podcast. Donc « le podcast des gens qui se donnent du mal pour aller bien ». Mais qu’est-ce qu’on fait avec les gens qui se donnent du mal pour aller mal ? Et en fait, j’aurais aimé trouver la faille, le déclic, le comment on emmène quelqu’un à la capitulation. On peut le faire pour personne. Donc ça, on peut le faire pour personne, j’ai bien compris. Comment on pardonne oui, bien sûr. Mais ça le temps, il m’a déjà pas mal aidé. . «
Notre invitée… c’est mon amie. Mon infirmière.Mon ange gardien. Une petite sœur qui veille comme une mère. Elle a fui l’addiction avant même d’en connaître le vocabulaire. Elle a quitté sa campagne en courant, loin des bouteilles planquées, des humiliations, des portes qui claquent, des silences qui foudroient. Elle a fui pour survivre. Et pourtant, le destin l’a ramenée exactement là où elle ne pensait plus être. Un matin de juin 2011, le plus beau jour de ma vie, elle était là, pour me guider dans mes premiers pas de mère, pour m’apaiser, dans la lumière d’un moment que je n’oublierai jamais. Une parenthèse fragile entre deux mondes : ma consommation festive d’avant et ma toxicomanie dépressive et suicidaire d’après. C’est dans cette interstice-là que Sophie est entrée dans ma vie.
Des années plus tard, elle a écouté Contre-addictions. Chaque épisode. Chaque histoire. Chaque fracture racontée avec sincérité. Mais jamais la sienne. Elle n’a pas retrouvé son histoire dans la douceur d’Olivia Leray, qui parlait de son père avec gratitude et lumière, et qui recevait cet amour en retour. Elle n’a pas retrouvé son histoire dans les récits des mères brisées par la perte d’un enfant. Ni dans celle de frères ou de conjoints endeuillés. Ces douleurs-là étaient immenses, mais elles étaient traversées d’amour.
Il y avait un lien, même détruit : un “on s’est aimés, malgré tout”. Parce que Sophie vient d’une histoire dont on parle peu: celle d’une enfant abîmée par un père alcoolique, violent, humiliant. Un père qui n’a jamais dit « pardon ». Qui n’a jamais dit « je t’ai vue ». Il ne s’est jamais excusé. Jamais remis en question. Qui est mort comme il a vécu : sans voir les dégâts qu’il a causés. Sans un « j’aurais voulu faire mieux ». Sophie vient de cette zone aveugle : celle des histoires qui ne sont pas tragiques parce qu’on perd quelqu’un, mais parce qu’on en n’a jamais rien eu. Alors elle a grandi sur du papier de verre. Ça coupe. Ça rappelle. Ça empêche d’oublier. Alors comment on avance, quand l’amour n’a jamais existé ?
Comment on se reconstruit sans pardon, sans réparation, sans vérité partagée ? Comment on respire, quand les récits des autres réparent quelque chose qui, chez vous, n’a jamais grandi ? Aujourd’hui, Sophie vit. Elle aime. Elle soigne. Elle sauve même. Elle m’a sauvée, moi.
Elle a bâti sa vie contre l’absence : une architecture de force et de doute, de courage et de manques. Aujourd’hui, elle vient parler pour celles et ceux qui n’ont pas de récit “qui finit bien”, mais qui malgré tout écrivent la suite. Pour celles et ceux qui ne guérissent pas, qui font juste avec. Et c’est déjà énorme.






